Privés du droit de voter librement et dégoûtés des mascarades électorales qui se tiennent chez eux, les Tunisiens suivent avec engouement le déroulement des campagnes électorales dans les autres pays. De nos jours l’élection présidentielle française, l’une des favorites du public, tient le haut du pavé et soulève les passions. Déjà projetés dans le deuxième round de ses élections à deux tours, mes compatriotes sont divisés entre royalistes et sarkozystes. Lors de leurs discussions animées, les protagonistes des deux camps n’hésitent pas à vanter bruyamment les mérites de leurs poulains respectifs. Les résultats des sondages de la très sérieuse firme de sondage des cafés tunisiens corroborent avec ceux de la nouvelle firme de sondage – présence de Ségolène oblige- des salons de coiffure pour dames. Mes compatriotes penchent nettement pour Ségolène Royal, mais en irreductibles pronostiqueurs politiques, ils prévoient une victoire du candidat de la droite. En plus de ses prises de position sur l’immigration assimilées à un durcissement de l’obtention des visas pour la France, ce dernier est perçu par l’opinion publique tunisienne comme pro israélien et à la limite anti-arabe. Les Tunisiens ont gardé un bon souvenir du passage au pouvoir du socialiste Jospin qui fut le seul premier ministre français à bouder Ben Ali, et ce pour manifester sa désapprobation de ses méthodes totalitaires. Ils ont aussi beaucoup apprécié les petites phrases cinglantes de son ministre socialiste des affaires étrangères Hubert Védrine à l’endroit du régime de Ben Ali. Bien que peu probable à leurs yeux, mes concitoyens osent espérer qu’une victoire de la candidate socialiste mettrait fin à l’appui aveugle de la droite actuelle en France au maître de la Tunisie. Les Tunisiennes et Tunisiens ne sont pas prêts d’oublier les douze années d’un appui sans réserve de Jacques Chirac au régime du général Ben Ali. Un appui bien résumé par ses fameux propos lors de sa dernière visite dans notre pays ‘’Le premiers des droits de l’homme, c’est manger, être soigné, recevoir une éducation et avoir un habitat’’.
Sans les excuser je comprends le pourquoi de tels propos de la part de l’actuel président français. Sans nul doute Mr Chirac est le dernier président de la France ayant fourbit ses premières armes de politicien sous une administration coloniale française. Cet homme hautement cultivé fit preuve tout au long de sa présidence d’un pragmatisme inspiré de la culture régnante à l’époque de ses débuts en politique. Il a du mal a considérer qu’un pays d’Afrique du Nord et encore moins un pays d’Afrique subsaharienne puisse aspirer à un modèle politique d’un pays aussi civilisé et avancé que la France. Si les Tunisiens ont été blessés par les déclarations de Mr Chirac concernant sa vision des libertés dans notre pays, que dire alors des Africains qui ont appris à leurs dépends que la démocratie était toute simplement un luxe pour eux. Cela ne doit pas nous empêcher quand même de saluer l’amitié dont a fait preuve à sa manière, ce président envers notre pays tout au long de sa longue carrière politique.
Je pense que le futur président français serait totalement affranchi de la culture politique de ses prédécesseurs. En effet chacun à sa manière, les deux principaux candidats à cette élection présidentielle préconisent d’élaborer une nouvelle stratégie pour la politique extérieure de la France. Si la candidate socialiste parle de changement sans pour autant dévier des grandes lignes de la politique étrangère actuelle de la France, le candidat Nicolas Sarkozy évoque une rupture dans la manière d’agir pour consolider et renforcer la place de la France dans le monde. Sans pouvoir trop se démarquer pour l’instant de la politique extérieure de Jacques Chirac -- appréciée par leurs électorats respectifs --, les deux candidats ont du moins fait savoir que le copinage avec les autres chefs d’état n’était pas leur sauce préférée pour renforcer les relations de la France avec les pays en voie de développement. C’est uniquement dans cette perspective et non dans la préférence de l’un des candidats en lice que l’opinion publique tunisienne doit appréhender l’élection du futur président français. Je dirai aussi que nous portons un faux jugement sur le candidat Nicolas Sarkozy. En tant que Tunisiennes et Tunisiens nous n’avons pas à porter de jugement sur la vision de politique intérieure française de quelque candidat que se soit, les Français sont plus aptes que nous a le faire. J’ajouterai aussi que la préférence d’un candidat par les Français d’origine maghrébine ne doit nullement nous influencer, d’autant plus que leurs intérêts ne sont pas forcement les notre. Ce qui doit par contre nous intéresser, c’est qu’à maintes reprises le candidat Sarkozy a clairement fait savoir que le respect des droits de l’homme par les pays amis de la France serait un élément déterminant dans sa conduite des relations étrangères de son pays. Ne nous méprenons pas, autant que la candidate socialiste, si ce n’est plus, les convictions et le franc parlé de Sarkozy ferait bien plus mal qu’on le suppose au régime de Ben Ali. On pourrait s’attendre à la même attitude de la part de François Bayrou, l’oublié des pronostiqueur tunisiens.
Hélas en Tunisie, nous avons toujours tendance à compter sur les autres pour parvenir à nos fins. Ce comportement se manifeste dans nos attentes à l’endroit de nos dirigeants. On a besoin d’un président de la république qui réalise des miracles tout en s’occupant de nous comme des enfants. On attend aussi de notre belle mère française Marianne de nous débarrasser de ce père s’il s’avérait malfrat pour le remplacer par un autre qui prenne soin de nous comme il se devrait. Pire encore, si elle le fait on l’accusera d’ingérence dans nos affaires, à l’opposée si elle laisse faire, cela ne nous empêchera pas de l’accuser de soutenir l’arbitraire qui s’abat sur nous. J’appelle mes compatriotes à délaisser cette mentalité d’assistés qui n’est certainement pas étrangère aux raisons des propos de Jacques Chirac. Dans les circonstances actuelles il est indiscutable que l’élection d’un nouveau président français aurait des répercussions sur l’avenir de notre pays. Nous espérons tous un revirement de la politique française à l’endroit du régime dictatorial de Ben Ali. Les astres politiques nous sont favorables pour y parvenir. Néanmoins un nouveau président de la France ne pourrait opérer un tel revirement si les intérêts de son pays sont remis en question. Le premier d’entre eux demeure la stabilité de notre pays, sans oublier la défense des intérêts économiques conséquents de la France en Tunisie.
C’est en rassurant la France sur ses intérêts et sur un éventuel renforcement de sa coopération avec la Tunisie de demain que les opposants tunisiens pourraient gagner l’appui du nouveau président français. Nous devons agir afin de convaincre le futur instigateur de la politique étrangère française du bien fondé d’un changement démocratique dans notre pays pour assurer une authentique coopération fructueuse et durable entre nos deux nations. Nous devons faire la promotion d’une Tunisie responsable, consciente des enjeux qu’elle aura à affronter pour gagner la bataille de son développement. D’une Tunisie libérée du joug de la dictature assumant son rôle naturel de modérateur, de facteur de stabilité et de coopération dans le bassin méditerranéen. Cette action ne peut évidemment être entreprise sans une participation populaire des Tunisiennes et Tunisiens dans l’attente d’ailleurs, d’une initiative politique cohérente pour pouvoir s’exprimer dans ce sens.
Afin que nos relations avec la France demeurent stratégiques et pour le bien même de la défense des intérêts français dans notre pays, notre premier partenaire économique devra impérativement cesser tout appui politique au régime de Ben Ali. Faute d’une dénonciation claire et sans équivoque de sa part de l’état des libertés en Tunisie, l’image du pays de la libre pensée et des droits de l’homme ne pourrait que d’avantage s’en ressentir auprès d’une opinion publique tunisienne déjà désabusée. On attend du nouveau président français de se conformer aux valeurs républicaines de la France en mettant fin à l’appui de son pays au dictateur tunisien et à tous les régimes totalitaires. Il en va du premier éclat du rayonnement de la France dans le monde. Comme il est de l’intérêt de la France que la Tunisie soit stable et développée, il serait de notre intérêt que se pays rayonne grâce à sa défense des libertés dans le monde. La Tunisie de demain à tout intérêt aussi que cette France soit sure d’elle, performante sur tous les plans.
Si j’accède à la présidence de la Tunisie, je veillerai à insuffler une dynamique nouvelle à notre coopération avec ce grand pays. Bien qu’à l’heure actuelle, il soit notre premier partenaire, je suis convaincu que nos échanges bilatéraux sont en de ça des capacités de nos deux pays. En effet une Tunisie libérée, confiante en ses moyens aurait largement la capacité de rehausser significativement ses échanges économiques et culturels avec la France et les autres pays de l’Union Européenne. Dans ce cadre, le traité de libre échange signé avec l’Union Européenne ne serait qu’une première étape pour l’accès de la Tunisie au statut de pays privilégié auprès de ce grand ensemble européen. Réalistes et conscients de nos différences pour devenir membre à part entière de cette institution, la Tunisie de demain pourrait néanmoins répondre aux critères de développement et de démocratie pour prétendre à un statut de pays privilégié auprès l’Union Européenne. A l’instar des ex pays du bloc de l’est, une telle initiative stratégique faciliterait l’accès de la Tunisie aux programmes européens pour une vraie mise à niveau de ses finances et de son économie. Elle permettrait aussi à notre pays d’assumer ses responsabilités de trait d’union entre les deux rives de la méditerranée, rôle qui à travers son histoire millénaire a toujours été le sien. Comme à son habitude, je n’ai aucun doute que la France ne ménagera aucun effort pour soutenir une telle requête de notre part.
C’est dans cet ambitieux contexte que l’on doit préfigurer l’avenir des relations franco-tunisiennes. Un demi siècle après notre indépendance nous devons réinventer avec nos anciens colonisateurs une nouvelle relation affranchie des séquelles d’une tumultueuse histoire commune. Une relation résolument tournée vers l’avenir, basée sur le respect, la confiance et la convergence des intérêts. Une coopération entre deux pays attachés au respect des droits de l’homme et à la paix dans le monde.